Quels livres pour apprendre la broderie ?
Il y a une scène qui se répète dans à peu près toutes les merceries de France. Quelqu'un entre, dit vouloir se mettre à la broderie, repart avec un livre de grilles de point de croix, brode un abécédaire, trouve ça agréable, puis découvre six mois plus tard qu'il ne sait toujours pas broder une feuille sur un chemisier. Il ne s'est pas trompé de loisir, il s'est trompé de famille.
Le mot broderie recouvre au moins trois pratiques que le rayon librairie mélange allègrement. Tant que vous n'aurez pas identifié celle qui vous intéresse, vos achats de livres seront des coups de dés. Voici la distinction, puis quatre titres dans un ordre qui a du sens, et la précision de ce que chacun vous apprend réellement.
Trois familles qu'on prend l'une pour l'autre
La broderie traditionnelle, qu'on appelle aussi broderie libre ou broderie de surface, se fait sur un tissu uni. Vous reportez un motif, vous le suivez, et votre aiguille pique où vous voulez. C'est là qu'interviennent les points de tige, les passés plats, les points de nœud, les bouclettes. Une trentaine de points selon les répertoires, et un vocabulaire de gestes qui se transpose partout. C'est cette famille qu'on désigne quand on dit « apprendre la broderie » sans préciser.
Le point de croix est une broderie comptée. Le support est une toile à trame régulière, aïda ou lin, et vous ne suivez pas un dessin mais une grille où chaque case vaut une croix. Un seul point à connaître, une régularité mécanique, une entrée très douce. C'est une pratique complète et respectable, mais c'est un cul-de-sac technique : les heures que vous y passerez ne vous apprendront presque rien de la broderie libre.
Le canevas, enfin, se travaille sur une toile rigide à grosses mailles, souvent à la laine, avec des points de tapisserie qui couvrent entièrement le fond. On est plus près de la tapisserie à l'aiguille que de la broderie sur tissu.
Regardez les ouvrages qui vous font envie sur les photos que vous enregistrez. Des fleurs délicates sur du lin naturel, c'est de la broderie libre. Un abécédaire à croix régulières, c'est du comptée. Un coussin entièrement recouvert de laine, c'est du canevas. Le parcours qui suit vise la première famille, en vous disant où bifurquer si c'est une autre qui vous attire.
Premier livre : « Le grand livre de la broderie », 250 points
Ève-Marie Briolat et Catherine Coget, « Le grand livre de la broderie. 250 points et 29 modèles de projets créatifs » (Dessain et Tolra) Voir à la FnacLe grand livre de la broderie. 250 points et 29 modèles de projets créatifs, de Ève-Marie Briolat et Catherine Coget (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Commencez par un répertoire, toujours. Celui-ci classe les points par famille, des plus simples aux plus élaborés : points droits, points lancés, points croisés, points de chaînette, points nouées, points passés, jours, smocks, points de tapisserie. Chaque point est décomposé en schémas de formation, ce qui est exactement ce dont on a besoin quand on tient une aiguille et qu'on ne sait pas dans quel sens la faire ressortir.
Ce qu'il vous apprend précisément : le geste de chaque point, et surtout la parenté entre les points. Vous comprendrez que le point de tige et le point arrière sont voisins, que le point de nœud et le point de nœud colonial diffèrent d'un tour de fil, que la chaînette ouverte est une chaînette qu'on ne referme pas. Cette compréhension par famille vaut mieux que trente points appris isolément.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la composition. Savoir faire deux cent cinquante points ne dit pas lesquels employer pour rendre un pétale ou une écorce. Un répertoire est un dictionnaire, on n'apprend pas une langue dans un dictionnaire, mais on n'en apprend aucune sans.
Les vingt-neuf projets de fin de volume servent surtout à mettre en pratique. Ne les considérez pas comme le cœur du livre.
Deuxième livre : Yumiko Higuchi, « 38 motifs nature à broder »
Yumiko Higuchi, « 38 motifs nature à broder » (Dessain et Tolra, 2015, traduit du japonais) Voir à la Fnac38 motifs nature à broder, de Yumiko Higuchi (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : une dizaine de points de base acquis, donc quelques heures avec le répertoire.
Higuchi est une brodeuse japonaise dont le style, très reconnaissable, repose sur peu de points employés avec beaucoup de précision. Ses motifs végétaux et animaliers sont donnés en taille réelle, avec pour chacun le point utilisé, le nombre de brins et la couleur. C'est là que vous passerez du geste au résultat.
Ce qu'il vous apprend précisément : la composition, justement. Comment une tige se rend au point de tige et une nervure au point lancé, comment le nombre de brins change complètement la densité d'un remplissage, pourquoi un même motif brodé en deux brins et en six brins donne deux objets différents. Vous apprendrez aussi une chose que les répertoires taisent : la broderie japonaise contemporaine mise sur la retenue, et un motif fini avec cinq points bien faits bat un motif fini avec quinze points hésitants.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à dessiner vos propres motifs. Vous serez tributaire des modèles fournis, et vous voudrez rapidement sortir du cadre.
Une remarque utile : les ouvrages japonais traduits comportent souvent des schémas très denses et peu de texte. Si vous êtes du genre à vouloir des explications rédigées, gardez le répertoire ouvert à côté.
Troisième livre : « Broderies botaniques », 285 motifs
« Broderies botaniques. 285 motifs inédits » (Les éditions de Saxe) Voir à la FnacBroderies botaniques. 285 motifs inédits (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou l'équivalent en heures de pratique.
Les éditions de Saxe sont l'éditeur français de référence sur les loisirs à l'aiguille depuis des décennies, et leur catalogue de broderie est le plus fourni du marché francophone. Ce volume propose des motifs floraux en points traditionnels, avec le détail des points employés pour chaque élément.
Ce qu'il vous apprend précisément : la variation. Deux cent quatre-vingt-cinq motifs sur un même thème, c'est assez pour observer comment un même sujet, une rose, une ombelle, une graminée, se rend de dix manières différentes selon les points choisis. C'est le meilleur exercice pour développer votre propre œil, et c'est pour ça qu'il vient en troisième position et pas en premier : il ne sert à rien tant que vous ne savez pas exécuter.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les techniques particulières. La broderie blanche, le hardanger, la broderie d'or, le sashiko, le stumpwork sont des univers à part, chacun avec ses ouvrages dédiés, et aucun ne s'apprend dans un livre de motifs généralistes.
Quatrième livre, si le comptée vous attire : Véronique Enginger
Véronique Enginger, « Point de croix rétro. Plus de 500 motifs à broder au point de croix » (Mango, 2014) Voir à la FnacPoint de croix rétro. Plus de 500 motifs à broder au point de croix, de Véronique Enginger (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis technique.
Ce titre n'est pas la suite du parcours, c'est une bifurcation, et je le mets ici précisément pour qu'on ne le prenne pas pour la première marche. Enginger est l'une des créatrices de grilles les plus prolifiques en France, et ce volume compile ses motifs sur plusieurs collections.
Ce qu'il vous apprend précisément : rien sur la technique, et tout sur le répertoire de formes. Le point de croix ne demande qu'un point, une grille et de la patience. La difficulté y est ailleurs : compter juste, tendre régulièrement, gérer les revers propres. Un recueil de grilles est donc parfaitement adapté à cette pratique, alors qu'il serait inadapté à la broderie libre.
Ce qu'il ne vous apprend pas, et il faut l'entendre : à broder autre chose que du point de croix. Si votre projet est de broder un motif sur une chemise, ce livre ne vous servira jamais.
Par où ne pas commencer
Par un recueil de modèles quand vous voulez apprendre la broderie libre. C'est l'erreur numéro un, et elle est facilitée par les couvertures : les livres de motifs sont beaux, les répertoires de points ressemblent à des manuels scolaires. Le beau livre vous laissera seule devant l'indication « point de bouclette, trois brins » sans vous montrer le mouvement.
Par un kit tout compris acheté en grande surface créative. Le tissu y est souvent médiocre, le fil aussi, et l'échec vous sera imputé à vous alors qu'il tient au matériel. Un lin ou un coton correct et des échevettes de qualité coûtent peu et changent tout.
Par un ouvrage d'une technique spécialisée, hardanger, broderie d'or, richelieu, avant d'avoir les points de base. Ces disciplines sont splendides et supposent toutes un socle acquis ailleurs.
Enfin, une réserve sur les livres qui promettent d'apprendre la broderie en un week-end. Les points de base s'attrapent effectivement en quelques heures, c'est vrai. La régularité, elle, ne s'attrape pas, elle se construit, et un livre qui prétend le contraire vous laissera penser que vous êtes maladroite alors que vous êtes simplement au début.
Ce qu'un livre ne remplacera pas
La tension du fil. C'est la difficulté centrale de la broderie et aucune photographie ne la transmet. Un point trop tiré fronce le tissu, un point trop lâche fait des boucles au revers. On l'apprend en brodant vingt centimètres de point de tige sur une chute de tissu, en regardant le résultat, et en recommençant. Personne n'aime cet exercice et il fait toute la différence.
Le regard de quelqu'un d'autre, ensuite. Les cercles de brodeuses, les ateliers de mercerie et les groupes locaux de loisirs créatifs sont nombreux, souvent gratuits ou presque, et une heure passée à côté d'une personne expérimentée corrige des habitudes qu'un livre ne verra jamais, comme la façon dont vous tenez le tambour ou dont vous enfilez.
Le temps, enfin, et il faut le dire honnêtement. Un motif de la taille d'une paume représente facilement quatre à six heures. La broderie est un loisir lent, c'est même une bonne partie de son intérêt, et aucun livre ne peut rendre ça plus rapide.
Après ces quatre livres
Vous aurez le répertoire des points, la composition d'un motif, le vocabulaire visuel et, si le comptée vous a plu, une seconde pratique. C'est un socle qui ouvre presque tout.
La suite dépend de ce qui vous a accrochée. Si c'est la matière, allez vers la laine et le crewel, ou vers le sashiko japonais et ses lignes blanches sur indigo. Si c'est le relief, le stumpwork vous attend. Si c'est le vêtement, vous croiserez très vite la question de l'assemblage, et le parcours décrit dans notre article sur quels livres pour apprendre la couture prend alors le relais avec ses propres titres.
Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres pratiques manuelles, et le catalogue par genre vous aidera à repérer les rééditions récentes, fréquentes dans ce domaine.
Quelle différence entre broderie traditionnelle et point de croix ?
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Combien de temps pour maîtriser les points de base ?
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